C'est dans Le nez qui voque de Réjean Ducharme qu'apparaît le terme "branle-bassement".
On y suit Mille Milles et Chateaugué, ils sont jeunes et ils comptent bien se tuer sous peu. Ils disent qu'ils vont se branle-basser. Depuis cette lecture, ce terme me permet de qualifier une activité qui se met en place suivant les contextes et conditions de travail.




I. Sète


A Sète, en juillet 2013, j'ai branle-bassé mon travail au terme d'une résidence à l'Ecole des Beaux-Arts.
Après quelques semaines à faire des choses dans l’atelier, tout ce qui avait été produit a été dispersé, introduit dans les livres et réintégré au fonds de la bibliothèque de l'école.
Il y a des dessins, des collages, des textes, des lettres, des images issues d'autres livres, des éléments de recherche.
Tout a été absorbé dans la bibliothèque.
On dit parfois "volume" pour désigner les livres, comme pour parler de sculpture, et on ouvrirait une sculpture qui n'est jamais finie, dont l'écriture et l'interprétation sont incéssantes.


Extraits :



II. Berlin


En mai 2014, des dessins et collages ont été sérigraphiés à Berlin avec Palefroi, collectif d'artistes sérigraphes à Berlin.
10 000 figures produites au cours de cette session d'impression ont rejoint depuis les bibliothèques publiques, étagères particulières et librairies.

Le projet rejoint l'Anabase, épisode de l'histoire au cours duquel 10 000 mercenaires grecs partis guerroyer en Perse sont mis en déroute après la perte de leur meneur.
Désoeuvrés et égarés, les 10 000 hommes erreront plusieurs années avant de retrouver leur patrie.





III. Strasbourg


En décembre 2014, avec Frédérique Rusch, nous travaillons mal à la mise en place d'un épisode: "Our life in the bush of colors".

Il faut se préparer mais on n'a pas le temps, il faut discuter mais on échange que des histoires drôles, il faut faire des photos mais on n'a pas rechargé l'appareil photo, il faut se concentrer mais on est dispersées.
Cet épisode s'est fabriqué à la hâte et s'est réalisé dans la bibliothèque, entre deux portes battantes, à partir de dessins à la bombe sur calque.

Le pull de Frédérique, le calque peint avec de la bombe noire et la tapisserie de Bayeux: c'est le seul motif que l'on retient de cet épisode.
Peu satisfaites, il nous importe cependant de l'intégrer à l'ensemble des branle-bassements, il faut qu'il figure dans cette histoire.

Nous avons ainsi confié les éléments récoltés à Aymeric Chaslerie qui a composé un morceau de musique pour donner une autre forme d'existence à cet épisode, la tentative de Strasbourg:
Branle-bassement enhanced 


IV. Rouen


En octobre 2015, la pratique du branle-bassement devient collective le temps d'un workshop à l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen.
Pratique plutôt solitaire et secrète, le branle-bassement a été poursuivi de manière ouverte et déclarée dans la bibliothèque de l’Ecole.
Les 15 étudiants encadrés par Dominique De Beir et Catherine Schwartz ont travaillé avec les outils du lieu et son fonds propre; ils ont développé des façons d'occuper les livres comme on s’empare d’un lieu, et investit l’espace de la bibliothèque quitte à déranger les contraintes de son activité.
A partir du mot "ha-ha", nous avons mis en place des façons d’exister furtivement et ouvertement.
Dans le vocabulaire de la guerre, le terme "ha-ha" nomme un fossé qui sert à retarder l'assaillant; dans le vocabulaire du jardinage ce mot désigne un fossé destiné à empêcher les animaux sauvages de pénétrer le jardin aménagé.

On prendrait la bibliothèque comme un ha-ha, un espace où il y a du retard, pas d’animaux sauvages, une sorte de boule de temps, et le workshop offrirait l’opportunité de faire de cet espace un lieu dans lequel le travail plastique peut s'infiltrer, déranger le cours linéaire de la lecture d'un ouvrage, utiliser les normes de classement comme outil critique.

Une citation de Felisberto Hernández accompagne aussi ce travail: « D'ailleurs, je te demanderai d'interrompre la lecture de ce livre aussi fréquemment que possible : ce que tu penseras pendant ces intervalles sera peut-être, ou presque surement, ce que mon livre aura de mieux. »
Les choses qui se passent quand la tête est relevée, qui peut les connaître ?
Les ouvrages occupés provoque des ruptures dans la linéarité d’une lecture, et l'occupation excède aussi les livres - c'est toute la bibliothèque qui est empêchée d'être une bilbliothèque.



Ouvrages de référence:
Etudiant, Marion Balac et Adrien Fregosi
Throwing stones, Stefanie Leinhos
Jet Lag, Thomas Lélu
A TOUTES LES MORTS, ÉGALES ET CACHÉES DANS LA NUIT, catalogue d’exposition du Grand Hornu


Pendant la préparation du workshop, on a parlé de plusieurs choses, de travaux et de films, qui tournent autour de ces "façons d'occuper un livre / une bibliothèque", et entre autre des éléments suivants:
Anne Bourse,  The Infinite Library (projet de Daniel Gustav Cramer et Haris Epaminonda), Matias Faldbakken, Jean-Yves Jouannais (carte dessinée trouvée dans un atlas) Wim Wenders "L'état des choses", Andreï Tarkovski "Le Miroir" et "Solaris", Jenji Kohan "Orange is the new black", Joss Whedon "Buffy the Vampire Slayer", Jacques Rivette "Céline et Julie vont en bateau", John Hugues "The Breakfast Club":



site de l'école: http://esadhar.fr/
tumblr du workshop: http://hhaa-hhaa.tumblr.com/